Un extrait du roman Bonjour Tristesse par Françoise Sagan, page 15 à 18.

« Anne Larson », dit mon père, et il se tourna vers moi.

     Je le regardai, trop étonnée pour réagir. 
« Je lui ai dit de venir si elle était trop fatiguée par ses collections et elle… elle arrive. »
   
     Je n’y aurais jamais pensé. Anne Larsen était une ancienne amie de ma pauvre mère et n’avait que très peu de rapports avec mon père. Néanmoins à ma sortie de pension, deux ans plus tôt, mon père, très embarrassé de moi, m’avait envoyée à elle. En une semaine, elle m’avait habillée avec goût et appris à vivre. J’en avais conçu pour elle une admiration passionnée qu’elle avait habilement détournée sur un jeune homme de son entourage. Je lui devais donc mes première élégances et mes premières amours et lui en avais beaucoup de reconnaissance. A quarante-deux ans, c’était une femme très séduisante, très recherchée, avec un beau visage orgueilleux et las, indifférent. Celle indifférence était la seule chose qu’on pût lui reprocher. Elle était aimable et lointaine. Tout en elle reflétait une volonté constante, une tranquillité de cœur qui intimidait. Bien que divorcée et libre, on ne lui connaissait pas d’amant. D’ailleurs, nous n’avions pas les mêmes relations : elle fréquentait des gens fins, intelligents, dscrets, et nous des gens bruyants, assoiffés, auxquels mon père et moi, pour notre parti, pris d’amusements, de futilités, comme elle méprisait tout excès. Seuls nous réunissaient des dîners d’affaires – elle s’occupait de couture et mon père de publicité, le souvenir de ma mère et mes efforts, car, si elle m’intimidait, je l’admirais beaucoup. Enfin cette arrivé subite apparaissait comme un contretemps si l’on pensait à la présence d’Elsa et aux idées d’Anne sur l’éducation.
   
     Elsa monta se coucher après une foule de questions sur la situation d’Anne dans le monde. Je restai seule avec mon père et vins m’asseoir sur les marches, à ses pieds. Il se pencha et posa ses deux mains sur mes épaules : 
« Pourquoi es-tu si efflanquée, ma douce? Tu as l’air d’un petit chat sauvage. J’aimerais avoir une belle fille blonde, un peu forte, avec des yeux en porcelaine et…
    – La question n’est pas là, dis-je. Pourquoi as-tu invité Anne? Et pourquoi a-t-elle accepté?
    – Pour voir ton vieux père, peut-être. On ne sait jamais.
    – Tu n’es pas le genre d’hommes qui intéresse Anne, dis-je. Elle est trop intelligente, elle se respecte trop. Et Elsa? As-tu pensé à Elsa? Tu t’imagines les conversations entre Anne et Elsa? Moi pas! 
    – Je n’y ai pas pensé, avoua-t-il. C’est vrai que c’est épouvantable. Cécile, ma douce, si nous retournions à Paris ? »
   
     Il riait doucement en me frottant la nuque. Je me retournai et le regardai. Ses yeux sombres brillaient, des petites rides drôles en marquaient les bords, sa bouche se retroussait un peu. Il avait l’air d’un faune. Je me mis à rire avec lui, comme chaque fois qu’il s’attirait des complications. 
« Mon vieux complice, dit-il. Que ferais-je sans toi? »
   
     Et le ton de sa voix était si convaincu, si tendre, que je compris qu’il aurait été malheureux. Tard dans la nuit, nous parlâmes de l’amour, de ses complications. Aux yeux de mon père, elles étaient imaginaires. Il refusait systématiquement les notions de fidélité, de gravité, d’engagement. Il m’expliquait qu’elles étaient arbitraires, stériles. D’un autre que lui, cela m’eût choquée. Mais je savais que dans son cas, cela n’excluait ni la tendresse ni la dévotion, sentiments qui lui venaient d’autant plus facilement qu’il les voulait, les savait provisoires. Cette conception me séduisait : des amours rapides, violentes, et passagères. Je n’étais pas à l’âge où la fidélité séduit. Je connaissais peu de chose de l’amour : des rendez-vous, des baisers et des lassitudes. 

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